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Expérience ou exploitation ?

Par Anqi Shen

Une conférence sur les stages ravive le débat sur les stages non rémunérés

Le secteur culturel, longtemps caractérisé par des conditions de travail précaires devient encore plus dur pour ceux qui y oeuvrent, surtout les jeunes qui cherchent à percer dans le domaine.Le 19 octobre dernier, étudiants, praticiens, artistes et leaders syndicaux se sont réunis à Toronto pour parler de l’injustice au travail dans le cadre de la conférence Will Work for Exposure (prêt à être payé en visibilité) à l’Université Ryerson.

Le conférencier d'honneur, Andrew Ross, professeur à la New York University
Le conférencier d’honneur, Andrew Ross, professeur à la New York University

Organisée par le Centre for Labour Management Relations de l’Université Ryerson en collaboration avec des membres de la Guilde canadienne des médias et d’ACTRA, la conférence a traité de divers sujets comme le vol des salaires, le droit d’auteur et les droits des travailleurs.

Le rencontre offrait également un cadre pour discuter publiquement des stages non rémunérés, une première au pays d’après l’organisatrice Nicole Cohen. L’ancienne rédactrice en chef du magazine Châtelaine, Kim Pittaway, qui a enseigné en à l’Université Ryerson et à l’Université King’s College, a rappelé qu’il est plus difficile aujourd’hui de décrocher un premier emploi comme journaliste que lorsqu’elle faisait ses débuts dans le domaine.

« Une fois que je travaillais pour un employeur, j’étais payée en salaire réel, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui pour les étudiants que j’ai enseignés, explique Mme Pittaway.  La plupart ne sont jugés prêts à l’embauche qu’une fois qu’ils ont terminé non pas une, mais plusieurs stages non rémunérés de suite. »

D’après Mme Pittaway, les étudiants devraient surtout se méfier du travail sans rémunération pour les organisations à but lucratif.

« C’est un sérieux problème quand des organisations qui génèrent des profits exploitent les jeunes travailleurs, déclare-t-elle. Nombre de jeunes journalistes sont surpris et reconnaissants quand on les paie, et ils sous-estiment leur propre travail. »

C’est une analyse qui a été confirmée par d’autres intervenants à la conférence, notamment Agata Zieba, une ancienne étudiante en journalisme qui a relaté sa propre expérience quand elle travaillait sans rémunération à plein temps pour diverses publications.

« J’ai tout fait, du travail administratif à la rédaction d’articles en ligne en passant par la vérification des faits. Chaque jour, je me poussais à travailler encore plus fort, et de plus longues heures que ce que l’on me demandait, afin qu’on ne m’oublie pas une fois que le prochain lot de stagiaires aura été engagé pour me remplacer dans quatre mois ou six semaines. »

Mme Zabia précise qu’elle avait l’impression d’obtenir une excellente expérience, mais avoue qu’elle ne cessait de se demander : « Pourquoi est-ce que je travaille gratuitement ».

Edward Keenan, rédacteur principal à l’hebdomadaire torontois, The Grid a également donné son avis en tant qu’un ancien sans rémunération et comme directeur d’un programme de stage.

« Je ne pense pas que je serais journaliste aujourd’hui si les stages non rémunérés n’existaient pas, a-t-il indiqué.  J’étais en concurrence avec trop de gens bien plus qualifiés que moi, du moins en théorie. »

Au sujet des stages à l’hebdomadaire The Grid, anciennement Eye Weekly, M. Keenan a indiqué que si ces stages étaient payés, il y aurait eu des milliers de journalistes en plein milieu de carrière à Toronto qui n’auraient pas hésité à occuper ces postes.

Il a rappelé qu’il y a une offre excédentaire de travailleurs dans le domaine par rapport aux emplois disponibles.

« On ne se lance pas dans le secteur culturel parce qu’on a extrêmement besoin de nourrir sa famille, a expliqué M. Keenan. Ce ne sont pas les circonstances qui nous obligent à travailler dans ce domaine ».

Si c’est le cas, il faut se demander pourquoi beaucoup de jeunes gens ne tournent pas le dos au secteur de la culture ?

Selon le conférencier d’honneur à Will work for exposure, Andrew Ross,  professeur d’analyse sociale et culturelle à la New York University, la réponse réside dans le modèle  de la téléréalité

« Le travail culturel est plus gratifiant, a-t-il expliqué dans son allocution.  Les gens sont attirés par le côté concours. »  M. Ross a parlé de taux plus élevés de travail gratuit suite à la crise financière de 2008, soutenant par ailleurs que la dette étudiante était l’un des facteurs contribuant à un marché du travail de plus en plus inéquitable. « La dette est une condition d’entrée sur le marché du travail pour la majorité des gens », a-t-il expliqué décrivant la situation comme une forme actuelle de servitude féodale.

« Si les étudiants ont suffisamment de chance pour trouver du travail rémunéré, une grande partie de leur salaire va de plus en plus au remboursement de dettes qu’ils ont contractées simplement pour se préparer à être aptes à l’embauche. »

Dernièrement, la question de savoir si les stages non rémunérés constituent une forme d’exploitation est de plus en plus à l’ordre du jour tant au Canada qu’aux États-Unis.

Bon nombre d’intervenants soulignent également que ce type d’emplois réduisent l’accès au secteur culturel, car ils favorisent ceux qui peuvent se permettre de travailler sans rémunération.

À l’heure actuelle, les stages non rémunérés ne sont pas réglementés au Canada, et selon plusieurs conférenciers, on dispose de peu de données statistiques sur ce phénomène.

« Il ne se fait pas beaucoup de recherches sur le sujet, a expliqué Andrew Langille, un avoct établi à Toronto qui blogue pour le site Youth and Work.

M. Langille a ajouté que les stages non rémunérés concernent non seulement les jeunes travailleurs, mais également les nouveaux immigrants, les travailleurs dans la vingtaine et la trentaine, et les travailleurs plus chevronnés en plein changement de carrière.

« Il est très difficile pour les gouvernements et les universitaires comme moi de parler de manière utile a ce sujet sans connaître l’ampleur du problème, a-t-il souligné, concluant que la collecte de données serait un bon début. »

(Le syndicat principal de la Guilde, CWA/SCA Canada a payé les droits de publication pour cet article. La version anglaise de l’article est aussi publiée sur le site Web de CWA Canada et sur TheStoryBoard.ca)

Anqi Shen étudie à l’Université McMaster à Hamilton. Elle est actuellement la rédactrice en ligne de la publication Silhouette, le journal étudiant de l’Université McMaster’s. Twitter : @anqi.shen .

 

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