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Les grands médias et les ondes publiques canadiennes: une véritable partie de ping-pong politique

Suivre les développements dans l’industrie canadienne des médias, c’est un peu comme regarder un match de tennis de la finale de Wimbledon; ça peut être exigeant pour le cou. Les derniers développements ont commencé il y a presqu’un an, six mois après l’arrivée au pouvoir à Ottawa d’un gouvernement minoritaire du Parti conservateur qui est contre toute réglementation et qui favorise le milieu des affaires.

Résumons les faits.

Juillet 2006 :
• CTVglobemedia (CTV, Globe and Mail, TSN, etc.) fait une demande qui lui donnerait une solide emprise sur l’industrie canadienne des médias grâce à l’acquisition de 13 stations de télévision conventionnelle appartenant à CHUM Ltée (Citytv, le réseau A Channel), de 34 stations de radio et des parts dans 20 canaux spécialisés.
• CHUM met un terme à la production du téléjournal du soir à Winnipeg, Calgary, Edmonton et Vancouver.

Novembre 2006 :
• Les réseaux de télévision conventionnelle, comme Global, CTV, Québécor et CBC/Radio-Canada, déclarent au CRTC qu’ils ne sont plus intéressés à offrir de la programmation locale gratuite (par voie herzienne) à la suite de leur conversion à la télévision numérique en 2011. À leur avis, les consommateurs n’auront qu’à acheter le service de câble ou de satellite.

Janvier et février 2007 :
• Ne voulant pas se laisser dépasser, d’autres joueurs s’imposent en faisant leur propre acquisition; c’est ainsi que CanWest achète en janvier Alliance Atlantis et Astral s’empare en février de Standard.
• Des observateurs, dont la Guilde canadienne des médias, croient que cette série d’acquisitions va résulter en un « monopole à trois ». Ils ont voulu alerter les autorités de l’impact négatif qu’aura le nombre décroissant de propriétaires des médias sur la qualité de la programmation et de l’information. (Cliquez ici pour lire (en anglais) la présentation de la Guilde au CRTC concernant la transaction CTV-CHUMl.)
• La CBC fait renaître ses téléjournaux régionaux de 18 heures, 7 ans après leur retrait des ondes. Cette décision avait décimé les équipes de nouvelles locales et fait disparaître les auditoires. Une bonne nouvelle ? Pas vraiment car le mandat est de réaliser une émission de 60 minutes avec le budget et les ressources d’une émission de 30 minutes.

Avril 2007 :
• Le CRTC sent qu’une mutinerie se pointe à l’horizon et fait l’annonce de la tenue d’une audition spéciale qui aura comme mandat d’assurer « la diversité des voix » dans la radiodiffusion canadienne malgré une concentration croissante de la propriété des médias. Une bonne nouvelle? Ces audiences vont se tenir seulement à l’automne prochain, APRÈS que le CRTC rendra une décision sur au moins une des fusions-absorptions.
• Rogers acquiert les sept stations de A Channel permettant ainsi à CTV de se départir de ce réseau qui connaît des difficultés.
• Plus tard, CTV fait une tentative avortée de vendre trois des stations Citytv pour ne pas trop donner l’impression d’être un « prédateur ». Bien sûr, CTV offre les stations des plus petits marchés de Winnipeg, de Calgary et d’Edmonton afin de garder les stations de Toronto et Vancouver qui, elles, sont lucratives.

Mai 2007 :
• Le nouveau président du CRTC, Konrad von Finckenstein, déclare à des diffuseurs de la Colombie-Britannique que le Conseil va suivre la vague politique qui déferle sur Ottawa et que le CRTC voudra « éviter de suffoquer les forces du marché » avec une « approche empêtrée par les règlements ».
• La décision du CRTC concernant les politiques à l’égard des stations de télévision conventionnelles reflète cette nouvelle approche : élimination de toute réglementation touchant à la publicité, aucune nouvelle règle sur le contenu canadien ou la programmation locale.
• La CBC ferme ses ateliers de charpenterie et de peinture, son service de costumes et d’accessoires du Centre de diffusion de Toronto

Juin 2007 :
• Les éditorialistes du Globe and Mail affirment que le temps de la réglementation dans le domaine de la radiodiffusion est révolu. Au même moment, les propriétaires du quotidien attendent la décision du CRTC quant à leur achat de CHUM
• Le CRTC s’impose et décide que CTV ne peut acquérir AUCUNE des stations de Citytv. Mais CTV a droit à un prix de consolation : les 7 stations du réseau A Channel, dont celle d’Ottawa, ville où CTV possède déjà une station de télévision conventionnelle.
• Rogers achète 5 stations de Citytv de CTV au lieu des 7 stations du réseau A Channel.
• Le National Post rapporte que le secteur des nouvelles de la CBC a embauché un expert-conseil pour travailler au concept des nouveaux téléjournaux régionaux. Un blogueur anonyme de la direction de CBC, Teamakers, rappelle que le travail de cet expert-conseil a déjà été qualifié de « journalisme bidon ».

Ce fut une année très intéressante. Mais que laisse présager l’avenir ?

« Franchement, la situation n’est pas très encourageante pour les travailleurs des médias ni pour l’auditoire canadien », affirme la présidente de la Guilde canadienne des médias, Lise Lareau. « Les deux ont été très négligés lors des événements de la dernière année. Les diffuseurs privés annulent les téléjournaux régionaux et ils négligent le contenu canadien pour débourser des montants importants pour les droits à des émissions à succès américaines qu’ils diffusent en heure de grande écoute.

« Et comment réagit CBC/Radio-Canada ? Avec un plan sans assez de ressources financières qui apparemment prévoit un nivellement vers le bas des nouvelles locales et de plus en plus de séries « documentaires axés sur le divertissement » très économiques.

« Qui tire avantage de cette situation? »

Les téléjournaux régionaux sont de bons indicateurs qui laissent entrevoir vers où se dirige ce plan. Après tout, ce sont ces bulletins de nouvelles que valorisent le plus les Canadiens (et nous devons prendre leur parole même si les cotes d’écoute prouvent le contraire).

Mais les Canadiens sont faciles à satisfaire ou ils sont très déçus. Après tout, le paysage des nouvelles locales est loin d’être rose. Les chaînes de journaux CanWest et Québécor ont considérablement réduit le contenu local de leurs publications en faveur de contenu provenant de pupitres centralisés de partout au pays. Tous les médias nationaux, incluant CBC/Radio-Canada et la Presse canadienne/NTR, sont en train d’accélérer la mise en place de leur plan de « convergence » ou « d’intégration » qui se résument à utiliser les mêmes reportages sur leurs différentes plates-formes.

La station de la CBC à Vancouver est devenue un ban d’essai pour augmenter la couverture des nouvelles à la télévision, à la radio et sur le Web. Jusqu’à présent, la tendance veut que les reporters produisent en plus pour le Web. Les journalistes au reportage ont commencé à se demander « combien de maîtres suis-je capable de servir en une journée? »

Un bon service local de nouvelles est un outil essentiel à la démocratie; informer les citoyens de ce qui se passe dans leur communauté, demander aux politiciens de rendre des comptes et de répondre aux questions que plusieurs personnes se posent dans le cadre d’un débat public. Mais pour bien accomplir cette tâche, pour aller au-delà des communiqués de presse et enquêter, il faut des équipes et des outils.

« Plus il y a de journalistes qui couvrent une nouvelle, meilleure sera la nouvelle », prétend un vétéran de la télévision locale, George Orr qui est enseignant au British Columbia Institute of Technology. « Le marché de Vancouver est mal desservi parce qu’il est quand même plus rentable d’être adéquat que faire preuve d’excellence. »

CBC/Radio-Canada pourrait contribuer à changer cette tendance dans cette ville si la Société relevait les critères au chapitre de la couverture des nouvelles locales et ainsi créer un effet d’entraînement des autres médias. Mais pour y arriver, le radiodiffuseur public devra mobiliser plus de ressources humaines et techniques.

Karen Wirsig est la coordonnatrice des communications de la GCM.

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