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Le journal qui a fait œuvre de pionnier pour les Canadiens noirs 

Par Adrian Harewood 

Cet article a d’abord été publié par Ricochet et est reproduit ici avec permission. 

Il se définissait comme « les yeux, les oreilles et la voix de la communauté » et a largement assumé ce rôle pendant 23 ans.   

CONTRAST n’est pas le premier journal noir de l’histoire du Canada. 

Il s’agit de The Voice of the Fugitive, fondé en 1851 par deux figures abolitionnistes de premier plan : l’orateur et écrivain Henry Bibb, esclave né dans le Kentucky, et son épouse Mary Bibb, noire libre, éducatrice et bâtisseuse d’institutions, née à Rhode Island.  

CONTRAST n’était pas le journal noir le plus ancien de l’histoire du Canada. 

En effet, il s’agit de The Dawn of Tomorrow, fondé à London (Ontario) en 1923 par James Jenkins, né en Géorgie et père de Kay Livingstone, célèbre activiste social et communicateur noir canadien. Le journal a su s’imposer sur le marché de la presse écrite pendant près de 90 ans.   

Cependant, CONTRAST s’est distingué comme le journal noir le plus influent de l’histoire du Canada. 

Le journal pesait plus lourd que son poids. 

Il avait du cran.  

Il contestait le pouvoir en place. 

Il faisait du bruit. 

Il avait de l’assurance. 

Il avait de l’allure.  

Il était fièrement et indubitablement noir. 

Aucun journal noir canadien, avant ou depuis lors, n’a eu autant de répercussions sur le discours politique et le paysage médiatique au Canada que CONTRAST.  

Aucun journal noir canadien n’a été aussi engagé auprès de son lectorat que CONTRAST.  

Aucun journal noir canadien n’a eu autant d’importance pour sa communauté que CONTRAST. 

CONTRAST était, en réalité, bien plus qu’un journal noir canadien.  

Il était la boussole de la communauté noire.  

Sa conscience.  

Le battement de son cœur. 

Son champion. 

CONTRAST a été fondé par le charismatique et suave Alvin « Al » W. Hamilton, à la fin du mouvement pour les droits civiques et à l’apogée du mouvement Black Power.  

Al Hamilton était un homme d’affaires noir de l’Alberta, fumeur de pipe, moustachu, débonnaire et franc-tireur, au passé riche en événements. Au cours des années 1950, AI Hamilton a occupé le poste de porteur au sein du Chemin de fer Canadien Pacifique (CFCP). Cependant, son emploi a pris fin après qu’il a donné un « coup de poing » à quelqu’un qui l’avait qualifié de « nègre ».  Hamilton a fait l’objet d’une peine de prison, mais les circonstances entourant cette incarcération restent obscures. À sa libération, il semble avoir changé et cherche à suivre un chemin plus droit. Il occupe ainsi le poste de rédacteur en chef du West Indian News Observer de 1967 à 1969.  

Hamilton devient ensuite l’éditeur de CONTRAST, ainsi que son infatigable meneur de jeu.  Dès les débuts de CONTRAST, Hamilton collabore étroitement avec sa cofondatrice, Olivia « Babsy » Grange, une jeune femme d’une vingtaine d’années, originaire de Jamaïque, qui se distingue par une sagesse et un dynamisme incroyables. Grange, dont le jeune frère Hamlin (Grange) a été rédacteur en chef de CONTRAST pendant un certain temps, a fini par retourner dans son pays natal, la Jamaïque, et est devenue une politicienne accomplie. Elle est actuellement ministre de la Culture de la Jamaïque.  

De la fin des années 1960 aux années 1990, CONTRAST a publié des histoires sur la vie des Noirs au Canada que les journaux grand public comme le Toronto Star, le Globe and Mail, le Toronto Telegram et le Toronto Sun, alors farouchement anti-Noirs, ont souvent ignorées ou minimisées. Le journal avait ses bureaux dans un immeuble situé au 28 Lennox Street, dans le quatier Bathurst et Bloor, qui, dans les années 1970, est devenu le centre de la communauté noire florissante de Toronto. Les universitaires antillais Walter Rodney, auteur de How Europe Underdeveloped Africa, et Horace Campbell, auteur de Rasta and Resistance : From Marcus Garvey to Walter Rodney, ont tous deux fait des pèlerinages au siège de CONTRAST.   

CONTRAST a été lancé en fanfare le 9 février 1969. En première page, le journal relate la plus grande manifestation sur un campus dans l’histoire du Canada : l’affaire Sir George Williams. Pendant 13 jours, à partir du 29 janvier 1969, environ 400 étudiants noirs, blancs et bruns ont occupé pacifiquement le centre informatique du bâtiment Henry F. Hall sur le campus de l’Université Sir George Williams, aujourd’hui Université Concordia, au centre-ville de Montréal. Ils protestaient contre des allégations de discrimination raciale anti-Noirs flagrante dans les salles de classe. Suite à une descente de police, le centre informatique a été la proie des flammes, occasionnant des dégâts s’élevant à plusieurs millions de dollars. De nombreux étudiants qui tentaient d’échapper aux flammes ont été brutalement battus par la police.    Alors que le centre informatique brûlait, on pouvait entendre un groupe de badauds dans les rues de la ville scander « Let the Niggers burn! Let the Niggers burn! » (Que les nègres brûlent!)  Cette phrase a par la suite été utilisée comme titre d’un ouvrage marquant rédigé sur cet événement historique. L’incident a fait l’objet d’un débat à la Chambre des communes du Canada. Au total, 97 étudiants ont été arrêtés, dont 42 étudiants noirs. Parmi les étudiants arrêtés se trouvait Joey F. Jagan, fils de l’ancien premier ministre du Guyana, Cheddi Jagan, dont la mère, Janet, deviendrait plus tard présidente du Guyana. Pendant leur garde à vue, les étudiants ont été séparés en fonction de leur race.   

 En 1971, CONTRAST a célébré le deuxième anniversaire de l’incident de Sir George Williams en ces termes : 

 « Nous devons donc éclairer l’avenir de notre peuple en continuant, avec une conviction révolutionnaire et une force d’âme inébranlable, à achever la tâche très difficile et désintéressée que nous avons entreprise. Nous devons nous engager dans la lutte… maintenant ». 

L’attitude de CONTRAST reflétait l’esprit révolutionnaire des Noirs au début des années 1970.  Le journal a vigoureusement couvert la campagne pour la libération de l’activiste et universitaire noire américaine Angela Davis, qui était accusée de meurtre et de conspiration et aurait pu être condamnée à la peine de mort.  En 1972, elle a été acquittée de toutes les charges retenues contre elle.     

CONTRAST a couvert les marches de la Journée de la libération africaine et les manifestations de protestation contre la brutalité policière.  

Le journal a également fourni un compte-rendu détaillé d’événements très médiatisés tels que l’enquête de coroner sur la mort par balle, le 9 août 1978 à Toronto, d’un homme noir de 24 ans, Buddy Evans, par un agent de police blanc.  

Aussi, le journal a relaté l’indignation et l’horreur ressenties par la communauté noire suite à l’assassinat par la police de Toronto, le 26 août 1979, d’Albert Johnson, un père de famille jamaïcain de 35 ans.  

Par ailleurs, le journal a abordé la question de l’avenir de la Ligue nationale des Noirs du Canada (NBCC), la version canadienne de l’Association nationale pour le progrès des gens de couleur (NAACP), et les nombreux défis qu’elle doit relever en essayant d’unifier une organisation culturellement et régionalement diversifiée.   

Le journal a régulièrement fait des commentaires sur l’état de la politique fédérale et sur le multiculturalisme.  

CONTRAST a publié des articles sur la pionnière Rosemary Brown, femme politique et féministe noire canadienne d’origine jamaïcaine, qui, en 1975, a été devancée de peu par Ed Broadbent dans la course à la direction du Nouveau Parti Démocratique fédéral. 

 Le journal a également relaté les efforts de l’activiste noir et ressortissant étranger Rosie Douglas et de ses partisans pour rester au Canada et éviter l’expulsion à la suite de sa condamnation pour méfait public. En effet, Douglas était l’une des figures centrales de l’affaire Sir George Williams de 1969 et avait été reconnu par l’État canadien comme l’un des chefs de file de ces manifestations calamiteuses, ce qui lui a valu une peine d’emprisonnement de 18 mois. En 1976, Douglas a finalement dû quitter le Canada pour retourner dans son pays natal, la Dominique, dans les Caraïbes.  En 2000, il a été promu au poste de premier ministre.  

 Le journal s’est intéressé à la politique municipale à Toronto et a publié des articles sur les maires de Toronto, David Crombie et John Sewell, tous deux connus pour leurs opinions socialement progressistes.  

Par ailleurs, le journal a couvert les luttes de libération anticoloniales en Guinée-Bissau, au Mozambique, en Angola, en Namibie et en Rhodésie (Zimbabwe), ainsi que les manifestations mondiales contre l’apartheid et le gouvernement suprématiste blanc du National Party en Afrique du Sud. CONTRAST a également suivi l’évolution du New Jewel Movement, dirigé par Maurice Bishop, qui avait travaillé pendant un temps à CONTRAST lorsqu’il vivait à Toronto, et qui allait organiser une révolution pour renverser le régime autoritaire d’Eric Gairy en 1979. Bishop est ensuite devenu premier ministre de la Grenade. 

CONTRAST a publié des articles sur des artistes visuels noirs de toute la diaspora africaine et a mis en lumière des musiciens noirs canadiens de renom comme Oscar Peterson, Tiki Mercury Clarke et Dan Hill, ainsi que de grandes vedettes internationales comme Hugh Masekela, Aretha Franklin, Miriam Makeba, Stevie Wonder, Joan Armatrading, Roberta Flack, Chaka Khan, Peter Tosh et Bob Marley.  

CONTRAST a couvert des événements sportifs, aussi bien au niveau amateur que professionnel.  Cette couverture s’étendait à des succès de l’équipe masculine de cricket des Antilles dans les années 1970 et 1980, aux combats de championnat du poids lourd néo-écossais Clyde Gray, en passant par les triomphes d’Arthur Ashe à Wimbledon et à l’US Open, les prouesses de Pelé, les exploits de la superstar canadienne du basket-ball Sylvia Sweeney, des quarts-arrières de la CFL Warren Moon, Condredge Holloway et Chuck Ealey, du cogneur des Yankees de New York Reggie Jackson, du très grand Muhammad Ali, de la grande vedette de la NBA Julius « Dr. J. » Erving, et du coureur de la NFL OJ Simpson.  Le journal a également couvert les tournois de football locaux, comme la Contrast Cup, ainsi que le basket-ball et l’athlétisme dans les écoles secondaires.    

Le journal s’est distingué en offrant à de jeunes journalistes noirs talentueux des possibilités qu’ils ne pouvaient pas obtenir dans les grands médias canadiens.  CONTRAST a servi de tremplin à certains des plus grands écrivains du Canada, dont beaucoup ont ensuite connu une brillante carrière : Austin Clarke, lauréat du prix Giller en 2002 pour son œuvre The Polished Hoe, est devenu l’un des romanciers les plus célèbres du Canada.  Harold Hoyte est devenu l’éditeur fondateur et le rédacteur en chef du principal journal de la Barbade, The Nation; Cecil Foster a écrit pour The Globe and Mail et est devenu un romancier et un universitaire primé; Jojo Chintoh est devenu un reporter apprécié de City TV; Hamlin Grange est devenu reporter pour CBC, consultant en matière de diversité et membre de l’Ordre du Canada; Royson James est devenu chroniqueur réputé en matière d’affaires urbaines du Toronto Star; Lorna Simms, la dernière rédactrice en chef de CONTRAST, a lancé son propre journal, DAWN.  

Arnold Auguste, né à Trinidad, est arrivé au Canada en 1970 et a passé quelques années à écrire pour CONTRAST avant d’aller voler de ses propres ailes.  En 1978, il a lancé son propre journal hebdomadaire noir, SHARE, qui reste le plus ancien journal noir canadien encore en activité.  

Norman « Otis » Richmond, journaliste/diffuseur radical prolifique et intransigeant dans les médias grand public et communautaires, véritable encyclopédie musicale et politique, et militant communautaire, dont la carrière s’étend maintenant sur près de 60 ans, a travaillé pour CONTRAST pendant 9 ans. Il a ensuite influencé des générations de journalistes en herbe, comme moi. Pendant quatre ans, j’ai en effet participé à une séquence hebdomadaire de son émission de radio, Saturday Morning Live, diffusée sur la défunte station CKLN 88.1FM, une station de radio communautaire du campus de l’ancienne Université Ryerson.  

Cameron Bailey, qui a également écrit pour CONTRAST, est devenu un éminent critique de cinéma et occupe actuellement le poste de directeur général du Festival international du film de Toronto (TIFF). 

CONTRAST a permis la publication des œuvres de photographes noirs talentueux tels que Jules Elder, Diane Liverpool et Al Peabody, qui relataient les nombreux événements hebdomadaires dans les communautés noires du Canada. Leur travail se caractérisait par une mise en lumière de la joie et de la beauté des Noirs, tout en mettant en évidence l’étendue de l’expression créative de la communauté à travers des événements tels que des défilés de mode, des tableaux historiques et des célébrations carnavalesques. 

Mes parents, John et Hyacinth Harewood, ont tous deux occupé le poste de chroniqueurs nationaux de CONTRAST pendant près de dix ans.  

CONTRAST était un journal pour toutes les saisons.  

Son héritage se trouve dans les récits des personnes qui s’en souviennent le mieux, notamment les lecteurs fidèles du journal et ceux qui y ont travaillé. 

L’héritage de CONTRAST se manifeste lorsque les journalistes noirs canadiens, à la différence de leurs prédécesseurs, sont en mesure d’accéder aux salles de rédaction des principaux médias au Canada et d’y être respectés.  

L’héritage de CONTRAST se révèle chaque jour par des journalistes qui font preuve de courage, de compassion et de créativité.  

Il se révèle chez les journalistes qui, avec un regard à la fois critique et empathique, couvrent le monde et s’engagent à le faire évoluer.  

The newspaper that broke ground for Black Canadians

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